Une historiographie qui reste à créer

Les Cahiers de l'Âne • 01/07/2014


Aussi étonnant qu’il puisse paraître, le constat est sans appel : une véritable histoire de l’Âne, de la Mule et du Mulet reste à écrire. Si les races majeures (celles du Poitou en premier lieu) ont déjà leurs historiens, les races plus récemment reconnues semblent encore chercher leurs biographes… et que dire des ânes « communs » !

TEXTE : ÉTIENNE PETITCLERC

Les sources ne manquent pourtant pas, mais leur variété, leur dispersion et leur nombre ont sans doute eu raison des auteurs les plus volontaires. C’est à peine exagérer que d’affirmer qu’aucun autre animal du bestiaire quotidien n’a autant investi l’art et la littérature. L’iconographie religieuse, les contes et autres fables prouvent à eux seuls le lien étroit, ambigu, qui unit l’homme à l’âne. Humanisés à loisir, l’âne et la mule incarnent autant le serviteur résigné, l’infortuné, l’opprimé que le sot, l’obstiné, l’absurde et bien sûr le cancre ; d’autres écrits, qu’on dira plus « savants », célèbrent leur rusticité, leur frugalité, leur robustesse, leur humilité, leur générosité, une forme certaine d’intelligence.

Largement absent des archives administratives, l’âne l’est encore plus de la littérature zootechnique et pratique, c’est un peu moins vrai pour les mules et les mulets dont le commerce et les utilisations (militaires notamment) ont davantage intéressé les autorités.

Connaît-on seulement un précis d’attelage spécifiquement dédié aux ânes ? Une étude chiffrée et argumentée sur le travail des ânes sous le harnais ? Un traité sur l’alimentation, l’entretien, les pathologies des ânes de travail ?… Des points communs avec l’utilisation du cheval pour le trait, la question du harnachement par exemple, expliquent sans doute en partie ces lacunes ; c’est toutefois gommer un peu vite les spécificités de l’âne attelé. On peut comprendre les motivations économiques, sociales, stratégiques qui ont fait s’intéresser au cheval de travail les administrateurs des grandes compagnies de transport, les industriels, les agronomes, les zootechniciens, les législateurs et les officiers de remonte mais l’importance des effectifs asins auraient parfaitement pu légitimer à eux seuls des recherches.

Les âniers d’autrefois -éleveurs ou utilisateurs- n’avaient que faire des écrits les appelant à plus d’égard, à plus de rationalité… Peut-être, mais là encore, la comparaison avec le cheval de labeur est intéressante. On peut douter que les charretiers aient constitué un jour un lectorat important, il existe pourtant des textes techniques sur le bon emploi des chevaux -certes en marge des écrits sur l’attelage, eux-mêmes largement minoritaires dans l’oeuvre globale consacrée au cheval. Pourquoi ne retrouve-t-on pas cette même préoccupation pour l’utilisation asine ? La réponse est difficile, elle mélange assurément à un vieux fond de déconsidération l’absence d’une éminence prolixe comme le fut par exemple un Eugène Gayot pour le cheval.

La mule et le mulet ont sensiblement moins soufferts de ce silence,notamment grâce aux livrets d’instruction militaire qui, même s’ils donnent la priorité au portage, n’excluent pas l’attelage.

Le portage, la réponse ne serait-elle finalement pas là ? Du Moyen-Âge au milieu du XXe siècle, le transport bâté n’a-t-il pas été le domaine d’excellence des ânes et des mulets, au point de reléguer leur attelage au second rang ?
Oui, sauf qu’on ne dispose pas davantage de témoignages techniques éclairants sur les types de bâts et leur bon usage.

Restent ainsi les connaissances transmises oralement, plus ou moins fidèlement reproduites et enseignées, l’expérience qui vient corriger une partie des erreurs, pourvu qu’on accepte la critique et la remise en cause ! ■

Mots clés Étienne Petitclerc âne histoire attelage