L'âne gardien de troupeau

Les Cahiers de l'Âne • 01/02/2014


Les lecteurs des Cahiers n°59 ont pu lire l'initiative du ranger McFarlane : utiliser des ânes féraux (ânes domestiques retournés à l’état sauvage) comme gardiens de troupeaux dans des élevages de bétail et de moutons en Australie. De même, au Canada et aux États-Unis, de plus en plus d'éleveurs font appel à des chiens, lamas ou ânes afin de protéger les troupeaux et pour ces derniers les élevages de volailles en plein air.

Alors qu'en Europe et en Asie certains animaux ont été longtemps utilisés à ces fins, peu sont ceux qui ont franchi le pas de l'âne gardien sur le Vieux Continent. Ainsi en Suisse, en novembre dernier, l'Office Fédéral de l’Environnement a allongé l'enveloppe destinée à l'utilisation des chiens de berger, privilégiant ce mode de protection à l'utilisation de lamas (en phase de test dans le canton de Lucerne) ou d'ânes (utilisés dans les années 90 lors du retour du loup en Suisse). Utilisés parfois conjointement à des systèmes de clôtures électriques, des systèmes électroniques, ou seuls, les ânes comme gardiens de troupeaux présentent de nombreux avantages.

Pourquoi un âne ?

Outre-Atlantique on estime que le public accueillera plus facilement l'utilisation de l'âne comme gardien que le recours à des pièges, poisons et autres techniques. On estime qu'il est aussi moins coûteux à l'achat et à l'entretien que d'autres animaux et il ne faut pas négliger bien sûr sa longévité. Cependant son utilisation et son efficacité reposent avant tout sur deux principes : l'aversion naturelle de l’âne envers les chiens, associée au fait qu'il n'en a pas peur et ensuite sa sociabilité, faculté qui lui permettra de s'intégrer à un groupe d'une autre espèce en l'absence de semblables. Il est évident qu'en Australie, aux États-Unis ou au Canada, la plupart des prédateurs sont assimilables aux chiens (chiens sauvages, loups, coyotes) et cette « aversion naturelle » représente un avantage certain. Là où les prédateurs sont différents (ours par exemple) d'autres solutions sont souvent retenues.

Un sondage auprès des éleveurs mené au Canada dans l'Ontario, a révélé que 70% des ânes utilisés comme gardiens étaient considérés comme une bonne ou excellente protection contre la prédation. Cependant il faut nuancer ces avis en ajoutant que leur efficacité allait de l'élimination totale de la prédation à un impact nul tout en causant des problèmes avec le troupeau. Dans de nombreux cas les conditions d'exploitation ne permettaient pas d'avoir un impact réel, tout le potentiel de la présence de l’âne n’ayant pu s’exprimer.

Cependant comparé au chien, l'âne offre une protection plus intéressante. Il s'intègre mieux dans l'espèce qu'il protège, partageant les lieux de vie (abri et pâture), et a les mêmes besoins que le troupeau (eau, fourrage). L'instinct grégaire de l'âne, si l'adaptation a été faite correctement, le conduira à rester avec les animaux qu'il est sensé protéger. Comme tout système de protection, cela ne peut fonctionner que dans la durée car il faut être au bon endroit au bon moment. Cette intégration de l'âne au troupeau garantit une protection 24 h sur 24 contre les prédateurs et ceux qui voudraient pénétrer dans la pâture.

Parfois la seule présence de l'âne dominant en taille les autres espèces qu'il protège suffit. Mais généralement la protection est souvent considérée comme le résultat indirect de l'« aversion naturelle » de l'âne envers certains prédateurs. L'âne va principalement faire appel à sa vue, son ouïe voire son odorat afin de détecter toute perturbation de son environnement. Cela veut dire que pour une efficacité maximale, l'espace à protéger doit être de taille limitée et si possible sans trop de dénivelé ou avec une topographie et une végétation permettant à l'âne d'avoir une « vue d'ensemble ». Une fois l'intrus identifié, l'âne peut ensuite braire afin d'indiquer un danger et éventuellement charger, taper en fonction du prédateur et de la menace ce qui représente une protection pour le troupeau partageant son environnement. Il a été aussi observé que les animaux protégés vont généralement avoir tendance à se déplacer afin d'utiliser l'âne gardien comme écran contre le prédateur.

Une protection efficace sera ainsi déterminée par le choix de l'âne, son habituation et les conditions dans lesquelles il va être utilisé.

Quel âne choisir ?

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Comme tout animal de travail, il faudra un âne en bonne santé, de bonne conformation et avec une certaine habitude des humains afin de faciliter sa manipulation et les soins éventuels. On estime que sa taille doit être comprise entre 110 et 130 cm au garrot, voire 140 s’il doit travailler avec des bovins. L'âne miniature est ainsi à proscrire, souvent considéré comme trop petit pour réellement effrayer les prédateurs.

En ce qui concerne l'âge, certains estiment que 2 ans est l'âge idéal afin d'avoir une bonne intégration. D’autres préfèrent un âne de 3 ans, avec un peu plus de force et un caractère un peu moins joueur. Il est aussi souvent conseillé de privilégier une femelle ou un hongre. Un entier adulte est envisageable s'il a été élevé avec du bétail, sinon il vaut mieux éviter à cause de son éventuel tempérament et du risque qu'il s'attaque à certains membres du troupeau. Attention aussi avec les femelles, lors de leurs chaleurs. Certaines peuvent montrer des signes d'agressivité envers le troupeau. Mais généralement elles sont considérées comme plus faciles avec le troupeau et plus agressives envers les prédateurs surtout si elles protègent un ânon. Les hongres sont appréciés pour leur tempérament plus facile.

Le caractère et les aptitudes sont donc à prendre en compte. Tous les ânes ne sont pas de bons gardiens mais il n'est pas facile de pouvoir déterminer les aptitudes. Certains vont être parfaits, d'autres vont juste se défendre sans tenir compte du troupeau. Avec l'augmentation de la demande outre-Atlantique, certains éleveurs se sont spécialisés dans ce genre d'activité. Dans nos contrées le choix est plus délicat et devra se porter dans la mesure du possible vers des ânes mis en contact avec les animaux qu'ils sont sensés protéger.

L'âne et le troupeau

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Si l'adaptation a été faite correctement, l'instinct grégaire de l'âne va permettre de créer un lien avec le troupeau auquel il est mêlé et de ce fait le protéger. Pour faciliter cette intégration et développer les instincts de protection, il faudrait que l'âne soit introduit assez jeune dans le troupeau. Idéalement une ânesse et son ânon devraient être intégrés au groupe, et quand arrive la période du sevrage, il faudrait alors retirer la mère. Il est souvent avancé que l'âne doit être seul, car si l'on laisse l'âne en compagnie de bovins ou d'autres équidés alors l'intégration à un troupeau de caprins ne se fera pas.

Si cela n'est pas possible ou si l'âne est déjà plus âgé il faut juste procéder à une adaptation en plaçant l'âne et le troupeau dans des pâtures voisines (ou créer un paddock dans la pâture du troupeau) afin qu'ils fassent connaissance. Cette période peut aller de 1 à 2 semaines, voire 4 à 6 pour un âne plus difficile. En général au bout d'une semaine vous pouvez promener l'âne en longe parmi le troupeau afin qu'ils puissent se sentir et se toucher. Puis ensuite vous pouvez mettre l'âne à l'attache dans la pâture avec le troupeau lors des repas afin qu'il sente qu'il est un membre du troupeau.

Procédez de la même façon lors du pansage pendant à peu près une semaine. Ils devraient alors s'être acceptés et après cette période ils peuvent être réunis mais tout de même surveillés avec attention afin de détecter tout signe de conflit potentiel. Si le troupeau est nourri à la mangeoire, nourrissez d'abord l'âne dans une mangeoire ou un seau spécifique afin que le troupeau puisse avoir accès à la nourriture sans être dérangé et ainsi éviter tout conflit lié à l'alimentation ou à la complémentation. Essayez de nourrir l'âne à chaque fois que vous nourrissez le troupeau.

Attention ce n'est pas parce qu'il a été désensibilisé aux animaux qu'il est sensé protéger (il a toujours vécu avec une chèvre ou un mouton etc.) qu'il faut les réunir immédiatement. Un nouvel environnement et la présence d'un groupe ou d'un individu différent peuvent changer complètement la donne. Si l'âne montre des signes d'agressivité ou de peur envers le troupeau il faut alors les séparer immédiatement. L'âne peut ainsi pourchasser des éléments du troupeau, mordre, empêcher l'accès à la nourriture ou à l'eau, et infliger des blessures sérieuses voire mortelles.

A contrario, l'âne peut aussi être un peu trop zélé. Cela peut se produire lors de la mise-bas des femelles du troupeau, l'âne pouvant considérer que le nouveau-né est un intrus. L'âne peut aussi empêcher les femelles de nourrir les nouveau-nés. Dans ce cas il vaut mieux isoler l'âne jusqu'à ce que les petits soient sur leurs pieds et prêts à pâturer, ce qui est plus facile lorsque cela se passe dans un espace confiné mais reste plus délicat si cela se passe en pâture et que l'on sépare ainsi l'âne du troupeau qu'il est sensé protéger. De plus l'âne peut mal supporter cette séparation. Une fois de plus il faut être attentif et capable de s'adapter.

Et les chiens ?

Il est conseillé d'éviter ou alors de surveiller très attentivement tout contact avec les chiens. La plupart des chiens de berger vont s'adapter et apprendre à travailler en évitant l'âne et sans chercher à le contrôler comme le troupeau. Il serait sage aussi de prévenir les voisins possédant des chiens de faire attention si leurs chiens ont l'habitude d'« aller faire un tour ». Certains « testent » l'instinct de défense de l'âne en le mettant en présence d'un chien, pratique à risque pour l'un comme pour l'autre.

Quelles conditions ?

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Les éleveurs utilisant des ânes gardiens tendent à limiter le troupeau à 100 têtes. Dans les conditions idéales, un terrain plat et sans obstacles avec un troupeau qui a tendance à rester regroupé, cela peut aller jusqu'à 200. Cependant les conditions sont rarement idéales et la végétation peut souvent offrir des cachettes aux prédateurs. Afin de garantir une sécurité maximale, la meilleure solution va alors être de limiter le nombre de têtes et les surfaces de pâturage, ce qui va multiplier le nombre de troupeaux. Avec un âne par troupeau cela va mathématiquement multiplier le nombre d'ânes. Si les troupeaux sont placés dans des pâtures voisines, il faudra aussi s'assurer que les pâtures soient suffisamment éloignées afin d'éviter que les ânes ne restent ensemble chacun de leur côté de la clôture en délaissant les troupeaux qu'ils sont sensés protéger. De même dans ce cas il faudra s'assurer d'avoir des clôtures robustes.

Si les surfaces ou les troupeaux sont trop grands pour un seul âne, il vaut mieux dans ce cas utiliser deux ânesses avec leurs ânons. Certains éleveurs utilisent deux hongres. Parfois un compagnon pour l'âne peut aussi être une façon de calmer son stress ou de canaliser son énergie lorsqu'il est jeune et qu'il a envie de jouer avec le troupeau, une fois de plus il faut être capable de s'adapter.

Il faudra bien sûr s'assurer aussi du bien-être de l'âne. En dehors de la question des soins se pose la question de l'alimentation. Un des avantages de l'âne est de pouvoir partager les ressources avec le troupeau qu'il protège. Attention cependant aux foins et aux pâtures trop riches qui pourraient causer des fourbures alimentaires et autres hyperlipémies. L'âne peut aussi manger une partie de la complémentation du troupeau beaucoup trop riche pour lui ou qui peut contenir des substances nocives pour sa santé voire mortelles (le monensin* par exemple). Il faudra alors bien séparer les rations afin d'éviter de prendre des risques.

Malgré ces contraintes, les ânes gardiens ont prouvé qu'utilisés dans les bonnes conditions ils pouvaient être efficaces. Ainsi en fonction du type, de la taille et de la conduite de l'élevage, l'âne peut être une fois de plus un animal de travail utile. ■

* monensin : complémentation utilisée au Canada depuis 2004 pour les vaches laitières et dont le surdosage peut causer des problèmes de santé.

Mots clés ovins âne féral mouton caprins gardien bovins troupeau