Ben Hart et le comportement des ânes (2)

Les Cahiers de l'Âne • 01/06/2014


Ben Hart et le comportement des ânes (2)

Voici le deuxième billet de Ben Hart, célèbre éducateur équin au Royaume-Uni qui s'est rendu au « Donkey Welfare Symposium » en Californie pour y faire une présentation de son travail d'éducation avec les ânes du Donkey Sanctuary.

TEXTE : Ben HART – TRADUCTION : Romuald LINÉ – PHOTOS : VALÉRIE THEVÉNOT & THE DONKEY SANCTUARY

Billet du 30 Octobre 2013

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Le premier défi est en fait d'aller à Davis en Californie. Cela peut sembler glamour d'aller en Californie, et il faut dire que j'ai de la chance, mais voyager pour le travail ce n'est pas comme prendre des vacances. En fait vous allez là-bas, vous faites votre boulot et vous revenez le plus rapidement possible afin de diminuer les frais pour le Donkey Sanctuary et de gérer toutes les autres choses. J'ai donc quitté la maison le mercredi à 5h30 du matin pour aller jusqu'à l'aéroport et je reprendrai l'avion dimanche après-midi afin d'être au travail mardi matin. Mais, pour moi, voyager est une très bonne façon de s'exercer aux applications pratiques des sciences comportementales, j'apprends toujours beaucoup sur moi-même et garde toujours à l'esprit le comportement des équidés lors des voyages.

Je sais que je suis un peu un accro du comportement et que je devrais parfois sortir un peu plus !

Tout d'abord il y a l'aéroport et les 10 heures de vol, du temps utile pour la lecture sur le comportement et ainsi apprécier les épreuves que les équidés doivent endurer lors de transports : le besoin de s'arrêter régulièrement pour boire et manger, le besoin de se reposer et de se dégourdir les jambes, les effets du confinement et la perte de repère ne sachant pas où vous allez ni pourquoi. Pour ma part je sais au moins où je vais et pourquoi. La bonne nouvelle est que les douanes américaines ont pris mes empreintes digitales au cas où je deviendrais dangereux.

Puis l'extension de la zone de confort commence, se repérer dans un aéroport inconnu afin de trouver l'agence de location de voiture. Ensuite il faut dépasser les petits problèmes d'orientation et de circulation dans une ville étrangère aux heures de pointe. Pas de GPS, ce serait trop facile mais surtout cela coûterait 60$ de plus au Sanctuary, donc on en revient au sens de l'orientation, la préparation et la lecture de la carte. Il est incroyable de constater comment nous choisissons d'étendre ou non nos zones de confort, pourtant nous attendons de nos ânes et nos mules qu'ils le fassent sans se poser de question et à notre guise. Avoir un plan et se préparer à l'avance aide vraiment, tout comme l'organisation d'une séance d'entraînement pour les ânes qui permet de faciliter le travail. Comment atteindre un but si vous ne savez pas ou vous allez ?

Nos cerveaux sont étonnants, il y a moins de 15 heures je conduisais du côté gauche de la route et maintenant mon cerveau me permet de conduire du côté droit. Il est vrai que j'ai un peu l'habitude de changer de côté, mais notre fonctionnement est ainsi : une fois un comportement acquis, le potentiel pour qu'il se reproduise est toujours présent. Il faut donc faire attention lorsque l'on éduque un animal. Je pense aussi à la façon dont le trajet me semblait difficile au départ et comment toutes mes habitudes sont revenues, ce qui m'a permis de profiter un peu de la vue. Tout comme nos ânes : avec un comportement acquis il y a longtemps, ils ont besoin de temps pour se « remettre dans le bain ». Ainsi un peu de patience au début du travail paie toujours et entraîne une meilleure réponse.

« Si vous avez des nouveaux arrivants, prenez quelques semaines afin de les laisser tranquillement s'adapter avant de commencer à travailler »

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Cela me fait aussi penser à ce que nos ânes ressentent en sortant du camion lorsqu'ils arrivent dans une nouvelle maison. Nous sommes excités et impatients de faire connaissance et de travailler, pourtant je me sens tel que pourrait l'être un âne dans cette situation, légèrement confus par cette surcharge sensorielle, désorienté et peu sûr de savoir à qui faire confiance. En fait les ânes ont besoin de temps pour s'adapter, trouver leurs marques et on devrait leur laisser beaucoup plus de temps pour cela. Souvent les propriétaires d'ânes et de chevaux me disent qu'ils sont sortis faire une balade en main ou montée le jour suivant leur arrivée, ce qui est bien trop tôt pour l'animal. Ils ont besoin de temps afin d'apprendre comment se comporte leur nouveau référent à 2 jambes et identifier à qui ils peuvent faire confiance. Si vous avez des nouveaux arrivants, prenez quelques semaines afin de les laisser tranquillement s'adapter avant de commencer à travailler.

Je traverse le Golden Gate, juste pour le plaisir, et me retrouve bloqué, 2h30 de bouchons. Sans doute pas ce dont j'avais besoin maintenant, mais je n'ai pas le choix. Comme le savent ceux d'entre vous qui ont participé à un cours de niveau 5 d'éducation comportementale au Sanctuary, nous parlons de patience, d'être dans l'instant et de son importance pour une bonne éducation. Nous ne pouvons contrôler que notre réaction à la circulation ou au comportement de l'animal, mais nous ne pouvons pas contrôler la circulation ni le comportement de l'animal.
Afin d'être un bon éducateur, nous devons apprendre à rester dans l'instant car c'est ici que l'animal se trouve. Il ne peut pas savoir si nous sommes préoccupés par le futur ou le passé, il pense que notre langage corporel reflète ce que nous sommes en train de penser de la situation présente.

La circulation m'a aussi donné la chance d'explorer le principe d'erreur fondamentale d'attribution. C'est le principe par lequel nous tenons quelqu'un pour responsable, souvent par erreur, en considérant que les causes liées à la personne sont supérieures à celles liées aux situations.
Ainsi je soupçonne que ma conduite n'était pas parfaite durant ce trajet, et un autre conducteur a pu, comme cela peut nous arriver à tous, avoir pensé « mais il fait n'importe quoi lui » ! Il est peu probable que quelqu'un, au regard de ma conduite, se soit dit : « Je me demande s'il n'est pas anglais, sortant d'un vol de 10 heures, pas tout à fait habitué à conduire du mauvais côté de la route et pas très sûr de connaître le chemin ». Nous le faisons tous. Cette personne qui vous coupe la route est stupide, voire pire. Mais nous mettons-nous parfois à la place du mauvais conducteur ? Peut-être vient-il d'apprendre une terrible nouvelle à propos d'un membre de sa famille et il se précipite à l'hôpital pour être à ses côtés ? ou peut-être est-il en retard pour un entretien d'embauche après trois ans de chômage ? peut-être vient-il d'être licencié ou encore d'apprendre qu'il a une maladie grave ?
Ce qui est amusant c'est que lorsque nous conduisons mal, ce n'est pas nous mais la situation qui nous a fait faire cela. Quel intérêt pour les équidés ? Eh bien, trop souvent voire presque tout le temps en fait, j'entends les gens rejeter la faute sur le caractère de leur animal : il est méchant, il est têtu, il est dominant. Peut-être, ou pas, mais il est beaucoup plus intéressant de regarder l'environnement de l'âne et la situation, ceci a beaucoup plus d'influence sur son comportement. Considérez les circonstances comme cause probable : la peur, le manque de stimulation, un régime alimentaire inadapté, la douleur, le stress, la frustration et vous pouvez ainsi résoudre le problème plutôt que de dire que l'animal est responsable.

De toute façon le côté positif de cette circulation et de mon arrivée à l'hôtel à 21h, heure américaine, c'est-à-dire 4h du matin en Grande-Bretagne, est que je suis calme.
Je me suis mis tellement de pression à propos de cette présentation que j'aurais pu ne pas profiter de cette expérience en n'étant pas dans le moment présent. Et vous ne pourrez jamais arriver à quoi que ce soit avec des ânes si vous êtes sous pression, ou en essayant d'arriver à quelque chose avec eux sans vous donner le temps d'y arriver.
Je ne peux pas contrôler le résultat, seulement ma façon de faire. Heureusement ce voyage m'a rappelé qu'il fallait être décontracté, profiter du voyage et revoir mes attentes à la baisse. Ce n'est pas ce que je peux faire, mais ce que les ânes peuvent faire et comment nous pouvons les aider. Merci à la circulation sans laquelle je serais passé à côté de cette leçon.

Demain matin, je vais visiter l'université où le Symposium se déroulera, et rencontrer les ânes pour la première fois, mais je vous en parlerai la prochaine fois. ■

Mots clés âne comportement mule éducation Ben Hart Donkey Symposium Donkey Sanctuary zone de confort