Ben Hart et le comportement des ânes (4)

Les Cahiers de l'Âne • 01/10/2014


Ben Hart et le comportement des ânes (4)

Voici le cinquième et avant-dernier billet écrit par Ben Hart lors de sa participation en Californie au « Donkey Welfare Symposium ». Devant un public composé de professionnels, il poursuit son approche vers un groupe d’ânes craintifs. Pas ou très peu manipulés, voire apeurés, Ben Hart réussit à dénouer le temps de cette démonstration - et souhaitons pour ces animaux bien au-delà - leur sentiment de crainte.

TEXTE : Ben HART – TRADUCTION : Romuald LINÉ – PHOTOS : Valérie THÉVENOT

2 novembre 2013

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Maintenant que les formalités et présentations sont passées, je peux me relaxer et travailler un peu avec les ânes d'hier. Un joli ciel bleu, du soleil, 23 degrés au thermomètre, l'ombre des arbres… la séance ne pouvait être plus agréable. Et désolé si vous lisez ceci avec un temps de novembre, humide et froid, comme on les rencontre en Angleterre.

L’âne « stagiaire-professeur »

J'ai décidé de travailler avec les trois ânes qui n’ont jamais été manipulés, l'ânesse bai foncé et les deux grises. Il semblerait qu'elles ne peuvent que profiter de quelques exercices plaisants. Elles sont nerveuses, très peureuses, effrayées même et n'ont aucune confiance en l'humain. Ce n’est pas un très bon point de départ. Mais comme tous les ânes, ces ânesses sont d'excellents professeurs. Elles illustrent parfaitement les différences que l'on peut trouver parmi les ânes, et aussi l'importance d'identifier leurs besoins individuels lorsque vous travaillez avec elles. Malheureusement, il semblerait que ces ânesses ne soient pas simplement non manipulées. A priori elles ont connu des tentatives hasardeuses de manipulation. Cela risque de rendre le travail plus difficile car elles auront appris comment éviter les humains.

Choisir l’environnement

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L'environnement est crucial lorsque vous éduquez des ânes. Et parfois cet environnement n'est pas idéal. Ici les ânesses sont tellement effrayées qu'elles vont courir longtemps avant même de pouvoir considérer un quelconque contact avec l’humain. Je décide alors de travailler dans un espace plus petit pour leur limiter la possibilité de fuir. Cependant, travailler dans un enclos de 2,50 m par 2,50 m leur permet de pouvoir clairement exprimer leur volonté de ne pas être à côté de moi. Je me retrouve ainsi constamment à portée de sabot. La situation est dangereuse, il n'y a nulle part où aller. Et si l’on se trompe, l’accident peut être sérieux. Un conseil pour votre sécurité et votre santé : n'essayez pas ceci à la maison.

Faire confiance à l’animal

En ce qui me concerne, ce risque très sérieux signifie que je dois travailler respectueusement, écouter avec attention l'animal et étendre sa zone de confort tout en restant en-dessous du seuil de ce qui pourrait pousser l'animal à botter. Pour travailler ainsi, nous devons aussi croire en la vraie nature des équidés.

Je suis dans un espace très restreint avec un animal qui pourrait me casser une jambe voire me tuer. Mais la vraie nature des équidés fait qu'ils ne tenteront que de se défendre et que je ne serai botté que si je fais une erreur. En résumé, si je choisis de travailler avec un animal craintif, alors cela sera de ma faute si je suis botté… et ces demoiselles savent très bien le faire !

Comprendre la demande

Ces ânesses, qui en fait n'ont pas de nom sont, comme dit précédemment, de bonnes éducatrices tout en étant si différentes les unes des autres. Dans les séances de grattages, l’ânesse grise préfère que je parte de sa croupe vers l'avant afin d'étendre la zone de confort alors que la bai préfère commencer par son encolure. La deuxième femelle grise qui est un peu plus jeune a besoin d'être avec celle plus âgée. En cas de stress, elle se réfugie sous cette dernière comme si elle voulait téter, comportement que l'on retrouve plutôt chez l'ânesse et son ânon.

Ma présence dans l'enclos est stressante pour tout le monde. Si nous avions été en Grande-Bretagne au Donkey Sanctuary, il est certain que nous aurions eu plus de temps et le personnel nécessaire pour leur éducation. Ici le nombre d'ânes et les ressources limitées ne permettent pas de dégager du temps pour leur éducation, donc tout ce que je peux faire pour amorcer ce processus éducatif offrira à ces ânesses de plus grandes chances d'être adoptées un jour.

Suivre le rythme de l’âne

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En parlant avec les gens présents à cette conférence, il est clair que pour de nombreuses personnes aux États-Unis, l'âne est un animal synonyme de ridicule et de moquerie. Dans de nombreux états, il est considéré comme nuisible. Le soutien aux refuges et aux opérations de sauvetages est très limité. Il semblerait que les balades à dos d'âne sur les plages britanniques ont donné dans l'esprit des gens une meilleure image des ânes, et de façon pérenne.

C'est si difficile, j'aimerais aider encore plus ces ânesses. Malgré ce temps limité, le fait qu'elles acceptent que je les caresse à l'encolure, au garrot, sur le dos et que je les gratte est déjà incroyable.

La progression est si rapide ! En seulement 3 ou 4 séances de 15 minutes elles ont déjà montré un réel progrès si l'on considère leur frayeur du début. C'est une preuve incroyable de la nature et du caractère stoïque de l'âne ainsi que de sa capacité à être dans le moment présent, d'apprendre et de changer.

Nous, humains, nous nous accrochons à nos peurs et nos phobies, à vie, en étant bien souvent incapables de les surmonter. Les ânes, eux, ont rarement le choix et lorsque ces ânesses se retrouvent dans une situation comme celle d'aujourd'hui, elles s’adaptent, elles apprennent et acceptent beaucoup plus facilement que nous.

La femelle bai foncé et la grise plus âgée montrent même des signes de recherche de contact avec l’humain ! En début d'après-midi, elles ébauchent un pas vers moi durant nos séances de gratouilles. Il y a d'abord juste la tête qui se tourne, puis un demi-pas est effectué, puis enfin un pas complet vers moi afin d'encourager le pansage. Ce sont de petits signes qui donnent un aperçu des pensées des ânes, mais les participants du Symposium qui sont en train de les voir comprennent que ce sont des progrès énormes pour ces ânes.

« Souvenez-vous, il faut toujours se contenter de peu »

Cela suffira pour aujourd'hui, vouloir aller plus loin signifierait bousculer leur nature gentille et volontaire. De plus cela leur permettra peut-être dans leur prochain foyer de laisser une chance à un autre « deux jambes » de les approcher et de les manipuler. C’est tellement vite fait d'aller trop loin et de trop en faire…

Aborder l’âne qui refuse

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On m'a ensuite demandé de travailler avec un âne qui vit dans un refuge. Il a été conduit ici pour les démonstrations de parage mais uniquement afin d'accompagner d'autres ânes car il a des difficultés à donner ses pieds. La particularité de cet âne c’est que malheureusement il est vraiment obèse. Pour vous donner une idée, il représente la pire illustration des énormes dégâts et problèmes de santé causés par l'obésité. Ajoutez à ceci la peur d'avoir les pieds touchés. Et il est clair que son expérience des humains lui a appris à les éviter…

Mais quel âne fabuleux ! Il utilise toutes les méthodes d'évitement qu'il a apprises à notre contact. Il pousse un peu, il recule, il vous rentre dedans, il essaye de s'éloigner, il recule sur vous pour vous pousser, il s'appuie sur vous et bien sûr il botte ! Ces choses sont assez subtiles et comme je ne cherche qu'à étendre légèrement sa zone de confort, ces gestes restent minimes. Et lorsque je ne réagis pas, que je reste calme, loué soit-il, son comportement disparaît tout de suite et il cherche alors une nouvelle façon de se débarrasser de ce « deux jambes » qui clairement n'entend pas ses réticences à donner ses pieds.

... et le convaincre

J'entends tout ce qu'il me dit, mais si je peux l'aider un peu à comprendre que ne pas bouger et donner ses pieds est en réalité la façon la plus rapide de se débarrasser de ces « deux jambes » ennuyeux, et qu'il n'y a rien à craindre, alors peut-être pourrons-nous améliorer sa vie. Car au lieu d'être attrapé et sédaté à chaque fois pour un parage, il peut juste être attrapé, manipulé et paré comme n'importe quel autre âne.

Je suis capable alors de montrer aux participants comment modifier ce comportement en procédant par de nombreux petits exercices, à faire en toute sécurité chez soi. Et parce que cet âne est plein de bonne volonté malgré tout, je peux leur montrer ce qui est possible si l’on connaît les sciences du comportement et ses applications pratiques. En 25 minutes de petites leçons, entrecoupées de discussions avec le public, de réponses aux questions, l'âne apprend à ne pas bouger. Et au final, il accepte de se laisser prendre les 4 pieds. Il n'est pas vraiment convaincu que c'est une bonne idée, mais je suis alors en mesure de montrer au public les petits signaux que les ânes émettent dans ces circonstances. Cela permettra à n'importe qui de comprendre et, je l'espère, de pouvoir ensuite utiliser ces mêmes techniques avec leurs ânes ou les ânes dont ils s'occupent dans les refuges et autres associations.

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Comme toujours, ce sont les ânes qui sont les vraies stars. Ce sont eux qui doivent faire face à leurs peurs et phobies, eux qui doivent essayer de comprendre ce que nous voulons. Ils sont de ce fait les meilleurs professeurs.

Je pourrais parler toute la journée du comportement, mais rien ne peut être plus clair qu'une séance de 25 minutes durant laquelle un âne dépasse des années de peurs et de phobies. Et une fois de plus, c'est encore l'âne avec lequel je travaille qui aidera au final des centaines d'autres ânes, car désormais leurs propriétaires les comprendront un peu mieux et auront beaucoup plus de respect envers les difficultés que les ânes rencontrent.

Mon travail est presque terminé et demain je parlerai de ce que j'ai appris, des personnes que j'ai rencontrées durant ce Symposium et de ces quelques jours incroyables pour le Donkey Sanctuary. ■

Contacts
Donkey Sanctuary : www.thedonkeysanctuary.org.uk
Ben Hart : www.hartshorsemanship.com

Remerciements

Merci au Donkey Sanctuary et à Ben Hart pour nous avoir autorisés à publier ces articles, avec une mention spéciale pour Suzi Cretney pour sa gentillesse et sa disponibilité.

Mots clés âne comportement éducation mulet Ben Hart Donkey Symposium Donkey Sanctuary zone de confort