Australie, de l'âne utile à l'âne nuisible

Les Cahiers de l'Âne • 01/12/2013


Depuis toujours histoire et géographie ont été intimement liés, ainsi Hérodote, le premier géographe est aussi considéré comme le premier historien. Si l'on se penche un peu sur l'histoire de l'âne en Australie on constate que la géographie y joue un rôle considérable.

TEXTE : ROMUALD LiNÉ - PHOTOS D'ARCHIVES

Dans l'histoire, les animaux ont très souvent été utilisés par l'homme pour conquérir l'espace et l'Australie ne déroge pas à la règle. C’est ainsi que le cheval, le bœuf, le chameau et l'âne ont contribué à l'exploration, la conquête des territoires et l'économie australienne. Cependant, alors que les trois premiers jouissent d'une bonne image dans les livres d'histoire, l'âne lui n'a le plus souvent droit qu'à quelques lignes, anecdotique participation à la conquête de ce gigantesque territoire.

1788 - 1804 : Des débuts difficiles

La Nouvelle-Galles du Sud est le point de départ de la colonisation de l'Australie à la fin du 18e siècle. Cependant très peu d'ânes sont alors présents. Il en est fait mention en 1791 dans une correspondance demandant à ce qu'un lot d'ânes soit acheté des îles Canaries sans qu'il y ait trace d'une réponse à cette demande.
Et c'est en 1793-1794 qu'arrivent du Bengale les premiers ânes accompagnés de bétail, moutons, chèvres et chevaux, cargaison acheminée par le Capitaine Bampton. Sur les six embarqués, seuls trois arrivent vivants (deux mâles et une femelle).
L'année suivante c'est 4 ânes venant des Indes qui posent les sabots sur le continent, portant ainsi le nombre d'ânes présents à 1 mâle et 3 femelles appartenant au gouvernement et 2 mâles et 1 femelle à un propriétaire privé.
Puis en 1803, 4 ânes arrivent de Calcutta.

1804 - 1930 : La conquête du territoire

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Même si peu d'ânes sont présents en Nouvelle-Galles du Sud, ils commencent à être importés dans d'autres régions d'Australie. Cependant ils restent largement moins utilisés que les chevaux ou les bœufs.

À partir de 1819 le transport avec des attelages d'ânes commence à se développer. À Hobart, 16 ânes travaillent pour le service des travaux publics alors que leur usage se développe de plus en plus en Tasmanie. Dans les années 1840, des mules importées du Chili sont préférées aux bœufs car elles peuvent s'alimenter du fourrage présent le long des routes empruntées et surtout elles sont moins sensibles au terrain rocailleux.

Entre 1850 et 1870 l'arrivée d'ânes et de mules continue avec par exemple 32 ânes et 68 mules qui sont importés d'Honolulu ou encore des chercheurs d'or californiens qui arrivent avec leurs ânes. Au tournant du siècle, certains Mammoth Donkey sont importés des États-Unis afin de produire des mules pour l'industrie de la canne à sucre. Dans ces régions arides, c'est la robustesse des ânes et leur capacité à se « nourrir de cailloux » qui font la différence avec les chevaux ou les bœufs beaucoup plus gourmands.

Les chameaux font aussi leur arrivée en Australie. En 1869 une entreprise de transport utilise 100 chameaux et 30 ânes pour le transport de marchandise. Le développement des stations d'élevage et des mines dans l'ouest de l'Australie demandent du ravitaillement, la construction de routes, de villes, de chemins de fer et les importants attelages d'ânes sont quasiment le seul moyen de transport pour ces matériaux. Avec une moyenne de 15 km par jour sur du terrain difficilement praticable, une livraison peut prendre 3 mois.

Durant cette période les ânes sont importés grâce à leurs qualités physiologiques : leur capacité à s'adapter, à résister à la chaleur et au manque d'eau, à travailler dans des conditions et terrains difficiles et à s'adapter aux fourrages disponibles pour leur alimentation. Certains affirment même que l'âne est l'animal de traction le plus endurant, encore plus que le chameau. Leur rapidité est aussi un avantage. Avec une épaule plus droite, un pied sûr et un sabot plus vertical que celui des chevaux, l'âne est considéré comme l'animal de traction le plus rapide au pas.

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Son tempérament, son acharnement au travail, sa ténacité face aux difficultés le rendent inestimable. Certains vont même jusqu'à prétendre qu'un âne n'abandonnera pas et continuera à tirer même si le chariot est embourbé jusqu'à l'essieu dans le sable ou la boue. Ainsi on rapporte qu'un attelage de dix chameaux embourbé après de fortes pluies fut dépanné par un attelage de 30 ânes.

On leur trouve également une certaine facilité à travailler en nombre, ainsi des attelages de 24 ânes, voire plus, sont souvent constitués. Parfois, à 4 de front ils tirent de lourdes charges. Des témoignages parlent d'attelages de 24 à 28 ânes tractant un chariot de plus de 10 tonnes voire même d'un attelage de 72 ânes harnaché à un chariot de six roues de 12 tonnes.

Enfin leur résistance aux maladies est importante et leur côté grégaire est apprécié : les ânes restent près du camp la nuit alors que les chameaux ou les chevaux doivent être entravés pour éviter de partir à leur recherche au petit matin.

Bien qu'il faille considérer ces témoignages avec les précautions nécessaires à toute histoire orale, il est indéniable que l'âne a fait ses preuves.

Comment le « Teamster » ou meneur
met son attelage en place ?

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Au petit matin les ânes se regroupaient d'eux-mêmes non loin du chargement. Puis le Teamster s'approchait de chaque âne en plaçant une main sur sa croupe, signal pour que l'âne prenne sa place dans l'attelage. L'attelage entier était mené à la voix, le fouet n'étant là que pour le bruit qu'il produit. Un autre Teamster raconte que dans son attelage de 30 ânes, seul l'âne de tête, qui était sélectionné pour sa taille et son intelligence, était éduqué et mené à la voix. D'autres ânes expérimentés étaient placés à l'arrière (ce qui était utile pour ralentir) et ainsi les plus jeunes placés au milieu connaissaient parfaitement leur travail en fin de journée. Selon un troisième Teamster six ânes sauvages furent un jour harnachés et répartis dans l'attelage, ils tirèrent comme les autres sans semer le trouble.

1914 - 1945 : L'âne et les Guerres

Les ânes payent un lourd tribut aux guerres mondiales : lors de la bataille des Dardanelles, ils sont engagés auprès des soldats australiens pour approvisionner le front en eau potable. En 1916-1917, ils sont nombreux à périr à cause de la mouche tsé-tsé ou de son antidote à l'époque : l'arsenic. Sur les 34 000 engagés, seulement 1 042 ânes survivront.

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De nombreux livres parlent du rôle des chevaux dans les guerres, et l'âne est une fois de plus peu représenté. En ce qui concerne l'Australie il y a une exception qui est relatée sous toutes les formes, des livres aux médailles commémoratives : Simpson et son âne surnommé Duffy (ou Murphy et Abdul selon les versions). Bravant les tirs ennemis, le britannique Simpson, engagé dans le corps médical de l'armée australienne, utilisait un âne local afin de rapatrier les soldats blessés. Même si aucun des deux n'était australien, il reste des icônes de l'héroïsme nécessaire à la construction d'une nation.

Durant la Seconde Guerre Mondiale, les mules et les ânes sont aussi beaucoup utilisées par les Alliés. En Papouasie Nouvelle-Guinée, le terrain n'est pas praticable par les véhicules, les ânes sont donc appelés à la rescousse. Préparés en Australie pour être bâtés et assurer l'approvisionnement, c'est malheureusement un échec car les conditions humides et boueuses ne conviennent pas aux ânes.

1949 : Les ânes féraux sont déclarés nuisibles

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Il a suffit d’une ou deux générations pour que l'âne vanté pour ses qualités, ses mérites et sa valeur soit considéré comme un animal nuisible. Pourchassé pour la prime accordée pour ses oreilles ou pour sa viande, il vient maintenant alimenter le marché de la viande pour animaux domestiques.

Le système pastoral australien ainsi que les facteurs environnementaux ont favorisé le retour à la vie sauvage des ânes domestiques. Échappés des stations d'élevage ou libérés et livrés à eux-mêmes une fois que leur utilisation commence à décliner, ils s'adaptent sans difficulté aux conditions australiennes et se reproduisent en masse. Le nombre d'ânes féraux est aujourd'hui estimé à 5 millions. Une anecdote rapporte qu'un groupe de 40 ânes libéré dans les Territoires du Nord en 1936 se multiplia pour atteindre le nombre de 1 500 têtes en 60 ans.

L'utilisation du terme nuisible associé aux ânes commence à se développer à partir de 1930. La seconde guerre mondiale occulte quelque peu cette situation mais en 1949 à Kimberly, l'âne est déclaré nuisible pour la première fois.

Le Comité de Protection de l'Agriculture est alors chargé d'estimer le nombre et de lancer des programmes d'éradication.

En 1964-65, 40 000 ânes sont tués à Kimberly.
De 1978 à 1988, 164 000 ânes sont abattus dans cette zone par la mise en place de programmes d'éradication au sol ou avec des hélicoptères.
En 1994 le programme de contrôle Judas, considéré comme le plus efficace en le couplant aux programmes d'abattage aérien, est mis en place.
Dans les Territoires du Nord, dès 1950 des campagnes d'éradication sont aussi lancées sans toutefois avoir nécessairement de données chiffrées exactes.
Entre 1981 et 1984, 83 000 ânes auraient été abattus. Certaines photos de ces campagnes sont désormais célèbres.
En 2000, le programme Judas est aussi adopté dans la région.

Le programme de contrôle Judas

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Il consiste à placer un traceur sur une ânesse qui en se regroupant avec d'autres ânes permet de traquer les groupes afin de faciliter leur élimination. Malgré tout, les femelles quittent le groupe pour mettre bas et s'isolent ensuite avec leur ânon ce qui limite l'impact du programme. Des expériences ont été tentées avec des mâles qui se déplacent beaucoup plus, mais ils ont souvent tendance à rester isolé du groupe ou à être rejetés par le mâle dominant. L'utilisation du traceur sur des hongres est tentée mais il n'y a pas encore assez de retour pour pouvoir juger de l'impact.

D'autres techniques moins extrêmes sont utilisées, comme des clôtures renforcées ou la stérilisation. Toutefois leur impact est limité dans le temps et ne permet pas de faire face à la grande quantité d'ânes féraux.

Selon le ministère de l'environnement australien, les ânes féraux sont considérés comme nuisibles à l'environnement. Ils favorisent l'érosion, endommagent la végétation, causent la dégradation des ressources par surpâturage. Ils sont en même temps en concurrence directe avec les élevages ou d'autres animaux pour l'accès aux ressources ce qui peut expliquer cette inquiétude. Mais cette situation est dénoncée par certains qui affirment que les élevages sont aussi responsables par leur développement de ce surpâturage. On considère également qu'ils dégradent les point d'eaux ou en empêchent l'accès à d'autres espèces.

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Les problèmes de parasites et autres maladies sont aussi mis en avant bien que les études montrent que les ânes sont moins sujets aux maladies exotiques que certaines autres espèces férales. Ainsi les chiffres sont parfois contradictoires. De plus de nombreuses associations de protection des animaux sont mobilisées mais ne peuvent rien faire pour les ânes féraux car selon la loi dès qu'un animal est classé nuisible il ne peut plus être couvert par la législation concernant la protection des animaux. Différentes actions sont en cours afin d'évaluer la cruauté des campagnes d'éradication et d'éventuellement introduire des modifications dans les procédures.

Au-delà de ces question juridiques, néanmoins importantes, il est incroyable de constater l'évolution du changement d'attitude envers les ânes en si peu de temps. La quête australienne d'un retour à la pureté biologique originelle par le biais de l'éradication des nuisibles et la promotion d'espèces endémiques sont considérées par beaucoup comme illusoires. Certains affirment même que souvent ces espèces nuisibles sont en fait surtout en concurrence avec les intérêts économiques des humains.

L'âne australien

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Étant donné les conditions de transport pour arriver en Australie et les conditions de vie locales, les ânes importés étaient souvent de grands et robustes modèles avec au tournant du 20e siècle une prédilection pour l'Espagne, le Mexique, le Chili, Capetown, l'Asie et surtout l'Inde. De ces mélanges est né l'âne australien : l'« Australian Teamster ».

Durant les années 70, il y eu un regain d'intérêt pour les ânes comme animaux de loisir et certains se lancèrent dans l'établissement de races. Les plus petites ânesses étaient croisées avec les ânes anglais ou irlandais importés à l'époque. Certains mâles du bush faisant jusqu'à 1,40 m et réputés pour être d’origine espagnole étaient aussi utilisés.

Le standard de race reconnu en 2005 en Australie admet 2 livrets. L'Australian Teamster doit mesurer entre 1,10 m et 1,40 m, 100% Australian Teamster descendant d'ânes féraux pour le livret A, avec 25% d'origines utilisées lors de la création de la race : Andalou, American Mammoth ou Baudet du Poitou pour le livret B.

De l'âne féral à l'âne gardien de troupeau

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La gestion des équidés sauvages en Australie est une question très délicate. Autrefois utilisés, de nombreux ânes sont désormais redevenus sauvages. Ces ânes féraux estimés à 5 millions sont considérés comme responsables de nombreux dégâts. Cependant le ranger Michael Mcfarlane de la « Hume Livestock Health and Pest Authority » (organisme régional australien de la santé du bétail) leur a trouvé une utilisation auprès des éleveurs de bétail australiens : gardien de troupeau. Suite à l'attaque de 50 moutons en décembre dernier par des chiens sauvages, McFarlane a supervisé l'introduction de 3 ânes en janvier afin de protéger le cheptel d'autres attaques. Cette initiative a été couronnée de succès : plus aucune attaque n'a été tentée malgré la présence de meutes sauvages dans les parages.

Mais les éleveurs d’ânes en Australie sont peu nombreux aussi pour en augmenter le nombre, 19 ânes sauvages ont été rapportés des bushes du centre de l'Australie afin de les éduquer. Arrivés début octobre ils sont pour l'instant dans une phase d'acclimatation et d'éducation avant de les fournir aux éleveurs.

Selon Mcfarlane, les ânes sont remarquables, très intelligents et différents des chevaux, leur éducation est plus proche de celle d'un chien que de celle d'un cheval. À la fin du mois d'octobre McFarlane a animé un atelier afin de présenter les avantages de l'utilisation des ânes comme gardiens de troupeau aux éleveurs de bétail intéressés. Cependant cela ne représente pas une solution miracle. Le but n'est pas de stopper les attaques de chiens sauvages mais de minimiser les dégâts. ■

Sources
http://www.bordermail.com.au Jill BOUGH
«
From value to vermin : a history of the donkey in Australia », Australian Zoologist, volume 33 (3), 2005, p. 388-397.

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Mots clés âne australien âne féral mouton nuisible gardien Australie troupeau histoire