Bernard LACUCHE sellier bourrelier

Les Cahiers de l'Âne • 01/04/2016


Rencontre avec Bernard Lacuche, artisan passionné, formateur attentif. Des pièces de cuir, une fourchette et... la Singer, c'était le début de l'aventure !

TEXTE & PHOTOS : VALÉRIE THÉVENOT

Causses du Lot, ça descend, végétation plus que timide, hop, un virage à gauche et tout de suite un autre à droite, plus long, ça descend toujours... jusqu'ici tout va bien, les indications sont bonnes, un petit plat, un hameau traversé sans vraiment comprendre où je suis, et... hop là ! à nouveau un virage serré à droite... « Caché derrière l'église » voilà ce qu'il m'a dit Bernard. Cahors est contourné, je rejoins les rives de l'Olt... ça tombe bien, je me rends à Saint-Vincent Rive d'Olt, « derrière l'église » pour rencontrer le Maître Artisan Bernard Lacuche.

Voiture garée au pied de la fameuse église, sac photo sur le dos, je grimpe la petite ruelle à flanc de village. Bernard est là pour m'accueillir devant une bâtisse tout en hauteur. La porte est entre-ouverte. C'est l'hiver et à l'intérieur un bon poêle à bois réchauffe le lieu.

La lumière est douce, et la première sensation en poussant la porte, c'est le parfum des cuirs qui nous invite à rester un peu plus, à regarder, à écouter et surtout à toucher.

Je découvre un show-room où de belles selles en cuir sont présentées, des bâts chevauchent des chevalets, et au sol une série de plastrons moulés donnent l'impression de marcher au pas les uns derrière les autres. Sur la partie droite, à travers diverses pièces de cuir et de bois suspendues, je distingue un petit espace atelier. Trois vieilles Singer, gardiennes de leur table respective, y ont des allures d'ânes à l'écoute. Un vrai cocon !

Défaire, refaire pour savoir faire

« C'est un voyage dans le temps et l'espace » seront les premiers mots prononcés par Bernard au sujet de son métier. Sellier bourrelier, c'est d'abord la rencontre avec plusieurs univers. Celui des collectionneurs qui vous apportent des colliers anciens à restaurer et des selles de toutes époques, Moyen-Âge, XVIIIe, début XXe ; c'est celui aussi des aficionados d’équitation spécifique, randonneurs, westerners... et bien sûr c'est celui du monde de l'âne avec ses ânes bâtés de tous gabarits, celui des travailleurs de la terre et leur nécessaire besoin de colliers et de harnais. « C'est en restaurant et en réparant que j'ai appris mon métier, en défaisant chaque pièce pour la reproduire et la remettre en place. »

Mais comment devient-on un gars qui cherche toujours sa voie à 20 ans, qui passe par une formation de menuisier à défaut de l'ébénisterie, initialement attiré par la sculpture sur bois, à… Maître-Artisan Sellier Bourrelier ?

Tous les chemins mènent au cuir

À la sortie de sa formation de menuisier, Bernard Lacuche comprend que pour s'installer cela nécessite des moyens importants, et il est loin du compte ! « Alors je me suis dit, quel métier je peux faire dans ma cuisine ? Et j'ai pensé au cuir. »

Il achète des pièces de cuir, une fourchette lui sert de griffe pour distribuer les trous de coutures et il commence à fabriquer de petits accessoires, sacs, ceintures… L'installation de son frère Claude et de Martine à proximité avec la création de leur structure l'Ânerie, plus une clientèle qui lui demande plus souvent de réparer une selle que de faire des objets, le poussent vers le monde équestre et lui mettent le pied... à la Singer !

Quelques années plus tard, il fait la rencontre de François Rivet (qui présente la réédition du manuel "Le livret du bourrelier sellier harnacheur" de P. Leurot) et suit dans la foulée un stage avec lui. « Et là, j'étais sorti d'affaire, il m'a cadré. J'ai appris à coudre avec la pince à sellier - une grande pièce de bois de près d'un mètre de long - bref, à utiliser les bons outils et à savoir travailler avec eux. »

Vous avez dit cuir ?

« Il y a cuir et cuir, et il y a des métiers du cuir. Le sellier garnisseur s’occupe des intérieurs de carrosses ou de voitures, le sellier bourrelier des gros colliers par exemple, le sellier des selles pour chevaux mais aussi des harnachements puis il y a le gantier et celui qui travaille dans le vêtement. Moi, je suis resté dans la rubrique « cuir rigide ». Le côté fluide de certains cuirs me perturbe. Je sais les travailler, mais c’est comme si la pièce m’échappait. On pose un gabarit dessus et elle s’étire. Je préfère une matière qui se tient. »

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Le cuir justement, parlons-en. Et d’ailleurs nous allons parler plutôt des cuirs.
Il y a ceux issus des tanneries, les « gros cuirs » pour les canapés et en ce qui nous concerne les panneaux de selles, et ceux des mégisseries qui seront dédiés à un travail plus délicat pour la ganterie ou l’habillement.

Bernard Lacuche travaille avec des cuirs français et fait appel à plusieurs tanneries.
À Bédarieux dans l’Hérault, ou bien celle de Barr en Alsace qui propose le cuir Suportlo. Comme son nom l’indique, ce cuir a une forte résistance à l’eau et aux déformations éventuelles. À Espelette une tannerie est spécialisée dans les cuirs de couleurs offrant un panel incroyable, à Rodez la tannerie Arnal travaille les cuirs étirés, c'est idéal pour fabriquer les sanglons sur lesquels on ne cesse de tirer pour accrocher la boucle de la sangle. Vous l’aurez compris, le cuir ça ne se choisit pas au hasard.

Dans artisan, il y a « art »

Aujourd'hui, le travail de Bernard Lacuche est reconnu dans un secteur à fort potentiel. Cet autodidacte à 95 % comme il le dit, crée des pièces où l'esthétique se confond avec une belle qualité et un confort certain.

Il a délégué à Gilles, la fabrication des pièces de bois. Les arçons sont sculptés dans du massif et prennent une forme hélicoïdale et lisse pour éviter le fil du bois et la rupture. Leur ergonomie épouse du mieux possible la morphologie de l'animal.

La souplesse des cuirs, leur épaisseur, « là où ça tire le plus je vais faire du 5,5 mm en cuir de bourrellerie », les coutures faites mains, l'assemblage, les finitions... Et c’est ainsi qu’un bât demandera une semaine de travail pour une longévité de plusieurs décennies.

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Et de conclure, « L’ouvrage parlera de lui-même. Les artisans sont des gens qui essayent de maîtriser la matière. La personne qui vient chez moi doit avoir confiance. Et puis, le client te fait évoluer aussi. J’ai une éthique, j'ai un métier, et il doit être fait correctement. Un métier ça remplit un être humain… ma première paye, c'est ce que je réalise. »

Faire correctement son métier ?
Oui mais pas seulement…

Ce métier-passion, Bernard Lacuche souhaite le voir vivre au-delà de lui-même. Pour cela, depuis début 2016, notre Maître-Artisan Sellier Bourrelier a reçu l’agrément du Ministère de l’Emploi pour donner des formations qualifiantes.Autrement dit, à la fin des 6 mois de stage à raison de 40 heures par semaine, vous repartez avec un métier entre les mains et un savoir-faire sans nul autre pareil.

Avec maximum 3 stagiaires, et un grand espace à l’étage dédié à la formation, les élèves apprennent dans des conditions optimum. De plus, un gîte proche met tout le monde dans de très bonnes conditions d’apprentissage. Et justement, le jour de ma visite, Nathalie est présente. Cela fait maintenant 12 semaines qu’elle est en formation.

Devant elle, une magnifique selle de randonnée type Mac Lellan. Une dizaine de jours, voilà le temps qui lui a été nécessaire pour la réaliser. « C’est la 1ère que je fais, je dois maintenant pouvoir le faire en une semaine. » Un coup d’œil vers Bernard Lacuche, je lis une certaine admiration. Son élève de toute évidence est plutôt douée. « Je ne connaissais rien au cuir, mais j’ai un bon prof ! » Un peu timide, surtout discret, Bernard ne rajoute rien.
Nathalie de continuer « le cuir ça sent bon, c’est noble dans le toucher. Cette matière peut faire ce qu’elle veut, comme elle peut nous laisser la manipuler. C’est un échange, il n’y a pas de lutte, on n’est ni plus fort, ni moins fort. Cette formation, c’est ce qu’il me fallait. Pour moi, le point important, c’est que c’est du concret. Ça va être là tous les jours. Je vais pouvoir me baser là-dessus, je vois la suite, je vois l’avenir concrètement pour la 1ère fois.
Et puis cela ouvre une porte non seulement à plusieurs métiers dans le secteur mais ça permet à la créativité, à l’imagination de s’exprimer. Et ça, on en a tous besoin. Et puis plus largement, cette autonomie acquise, quand un artisan trouve sa place, on recrée une population vivante, qui évolue, qui n’est plus névrosée.
On est un peu tous perdus là ? Et on est nombreux aussi à vouloir retourner vers ce genre de désir, vers la matière, vers la création. Je pense que ce n’est pas seulement la qualité de l’artisan qui sera meilleure qu’un truc fait à la chaîne, ça va au-delà de ça, on joue sur notre bonheur collectif. Celui qui donne envie de travailler. Parce que le travail ce n’est pas sensé être une torture comme son sens premier le définissait (de tripalium, « engin de torture » en latin). C’est un assouvissement de créativité et de capacité. Donc, merci Monsieur Lacuche ! Il voit plus loin que lui-même, et ça marche ! »
Que dire de plus ? ■

Entretien du cuir

Entreposage

Dans un endroit ni trop chaud (craquelures du cuir), ni trop humide (développement de moisissures).

Nettoyage

Après une sortie, le cuir peut être nettoyé avec une éponge humide même sans savon glycériné.

Entretien

Graisse ou huile ? La graisse ne se diffuse pas jusqu’au cœur de la matière, elle reste en surface. Il faudrait la passer côté fleur et côté chair du cuir. De plus elle attrape plus la poussière. Quant à l’huile - huile de pied de bœuf par exemple - il est dit « qu’elle mange les coutures ». Ce n’est pas exact. C’est une utilisation trop importante et son pouvoir de diffusion qui font que le cuir se ramollit par excès et c’est la tension des fils de couture qui finissent par rentrer dans les coutures et les couper. « Il faut compter 2 entretiens par an. On peut huiler, laisser pénétrer, et si besoin on recommence le lendemain pour retrouver la juste souplesse du cuir. »

Déroulement d’une formation

Bernard Lacuche propose des stages d’initiation à la semaine en plus des formations qualifiantes. La progression va ainsi :

● apprendre à faire un licol, et les coutures main ;

● en perfectionnement, réalisation de sacoches de randonnées qui permet d’utiliser la machine en plus des coutures à la main ;

● en progression, fabrication d’une selle de randonnée, atelier de restauration, fabrication d’un harnais complet.

Point important

Tous les stagiaires repartent avec l’objet ou les objets qu’ils ont fabriqués. Quoi de mieux comme carte de visite que de montrer directement à son futur employeur ce que l’on sait faire ! C’est une démarche suffisamment rare pour la signaler.

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