Pyrénées, en estive avec Joseph Pocino

Les Cahiers de l'Âne • 01/12/2014


Pyrénées, en estive avec Joseph Pocino

Parce que les Pyrénées s’écrivent au pluriel, l’histoire de Joseph Pocino conjugue une vie et un patrimoine qui se sont construits entre les deux pays que sont la France et l’Espagne, et les nombreuses vallées, toutes singulières, qui déchirent cette chaîne montagneuse au nord comme au sud.

TEXTE : GUILLAUME VERRIEZ - PHOTOS : VALÉRIE THÉVENOT

« Espagnol de naissance,
Français de culture
& Pyrénéen par nature »

Pour Joseph les Pyrénées ne sont qu’un, avec une culture et des coutumes communes.
« Les gens autrefois avaient un lien important dans ces montagnes, il s’agissait de commerce, de partage de pacage, d’échange et aussi de tension, de contrebande et de question d’honneur. » Tout ceci participe à la complexité des Pyrénées et des Pyrénéens.

L’homme de belle taille au visage buriné par le vent est un trait d’union avec cette histoire, il a vu ses parents et sa famille vivre la montagne durement, et a lui-même connu cette période où seuls quelques passionnés de pyrénéisme s’aventuraient au fond des vallées. Le moteur à explosion n’était pas encore arrivé et les animaux de travail y avaient encore toute leur place, notamment notre cher âne qui occupait un rôle important dans chaque maison. « L’âne était l’estafette de l’époque », il était indispensable pour les travaux du quotidien. Une phrase du chef de maison revenait souvent : « Tant que je serai vivant, il y aura un cochon et un âne à la maison, un pour le gras et l’autre pour le travail ! »

undefined

Les expériences et les histoires autour de l’âne ne manquent donc pas. « En 1948, je me souviens avoir rendu visite à ma tante sur l’autre versant de l’estive, après le col de la Hourquette à plus de 1500 m d’altitude, soit 4 bonnes heures de marche. Une ânesse nous avait été prêtée par un voisin et équipée d’un capiton, coussin de paille de seigle, posé sur une petite couverture qui était souvent une peau de chèvre. Ensuite venait un bât de type « ariégeois ». Outre le collier et les deux sangles ventrales, il y avait une sorte d’avaloir en bois, en frêne tordu, accroché par des chaînettes au bât. L’ânesse chargée de provisions et de cadeaux, j’avais été « posé » sur le sommet de cet échafaudage, et l’on m’avait donné un bâton, non pas pour la punir mais pour la guider. Mais malgré mes efforts, l’animal marchait au bord du ravin… Je n’ai compris que bien des années plus tard que l’âne a toujours besoin d’une vision périphérique et qu’il ne peut ainsi se « coller » coté paroi. » 
Son vécu a préparé ce qui allait se passer quelques années plus tard, lorsqu’il sera chevrier, sur le col d’Aspin.

En 1983, première expérience avec une ânesse achetée en Espagne, « car on n’en trouvait plus de notre côté des Pyrénées ». Cet animal a été vite revendu, car il ne supportait ni chèvre, ni brebis. Quelque temps plus tard une autre ânesse suitée a été recueillie. Joseph a commencé à les faire pacager en estive à cette époque. D’année en année, en changeant de mâle tous les 3 ou 4 ans, le troupeau est arrivé à une bonne vingtaine de têtes.

Le type gascon pour modèle

undefined

C’était l’époque où l’âne des Pyrénées, en tant que « race », n’existait pas, tant et si bien que lors des balbutiements de l’association, il y avait tout au plus une cinquantaine d’ânesses côté français, dont la taille moyenne ne dépassait pas 1,30 m au garrot.
Le travail de cet homme a donc participé à la sauvegarde de cette espèce, et la souche qu’il cultive se retrouve ancrée dans l’histoire de l’Âne des Pyrénées. Le type Gascon est pour lui l’animal ancestral et adapté qu’il a toujours connu dans les montagnes, et il se retrouve peu dans l’évolution actuelle de la race.
« L’âne Gascon est au Catalan ce que le cheval de Mérens est au Pur-sang ». Cette phrase qui revient souvent dans  la bouche de cet homme, décrit parfaitement ce qu’il a connu et ce qu’il recherche d’un âne montagnard.
Les anciens disaient : « Un barricot e quat’ piquets » comprenez un tonneau et quatre piquets, ce qui représente très bien le modèle petit, trapu et robuste qui peut porter des charges conséquentes sur un fort dénivelé avec un pied sûr. Allié et compagnon des bergers et de tout autre commerçant des montagnes, il a été élevé et sélectionné dans cet objectif, et le type Gascon était largement représenté dans les hautes vallées.

Ce sont sur ces souvenirs et cette connaissance que Joseph se bat pour maintenir ce type. Comme partout l’humain est en quête de grandeur et de prestige, et le petit Gascon semble ne pas échapper à cette réalité. L’Âne des Pyrénées de type Gascon évolue et grandit, le standard de la race s’est adapté à cette réalité et est passé d’une taille de 1,20 m à 1,25 m pour la sélection des Baudets. Ces critères s’éloignent peu à peu de ce qui a pu se faire auparavant.
Joseph est inquiet… il a aujourd’hui des difficultés à trouver des animaux « typés » Gascon, de la taille qu’il a connue et élevée jusque-là ! L’âne Gascon des montagnes, est peut-être aujourd’hui, de nouveau menacé d’extinction.

La vie en estive

undefined

Ancizan est une petite commune des Hautes Pyrénées, située entre Arreau et Saint Lary, en vallée d’Aure, connue pour ses stations de ski, le tour de France (entre le col de Peyresourde, d’Azet, d’Aspin, de la Hourquette d’Ancizan) et ses montagnes.
Comme beaucoup de communes d’altitude, elle possède une ESTIVE, rêve d’été qui dure de mai à octobre et qui se retrouve au centre d’une vie grouillante et éphémère.
Sur cette estive de quelques milliers d’hectares, gérée par une commission syndicale, cohabitent 1500 vaches, 2000 brebis, 300 juments et … 20 ânes. Les animaux se mélangent peu et rarement, mais ils participent ensemble à l’occupation des lieux avec des territoires et des parcours pour chaque espèce, groupe et sous-groupe, définis en fonction de la météo, de la qualité de l’herbe, des mises-bas, et de bien d’autres paramètres dont seuls les bergers ont le secret.

Les ânes se retrouvent là en vacances. Des animaux qui pacageaient en hiver dans différents endroits, par petits groupes, se retrouvent là, sur un territoire immense, avec pour chacun le besoin de trouver un rôle et une place dans cette « bande ». Très rapidement une vieille femelle prend la tête et retrouve ses repères : eau, chardons, herbe grasse, abris, lieu de mise-bas, etc. Ici, chacun y trouve son compte !!!

L’estive est un rituel qui est bénéfique aux animaux. Le rôle social y a toute son importance et ces expériences de groupe apportent un équilibre mental à nos ânes. N’oublions pas que nous avons affaire à un animal sociable, qui vit par l’autre et pour l’autre.
Autrefois l’estive était une nécessité, elle permettait de vider les vallées d’animaux afin de déparasiter les granges et bergeries. Aujourd’hui, nos ânes bénéficient de la même plus-value, il n’y a qu’à voir leur pelage luisant à la sortie d’estive, on se rend compte qu’ils y trouvent l’alimentation nécessaire.

L’estive de la Hourquette d’Ancizan située au-dessus du lac de Payolle est un coin de paradis où l’on voudrait envoyer nos enfants en colonie, au grand air ! Faites maintenant le parallèle pour ces ânes : exercice quotidien qui développe la musculature, bonne nourriture, quoi de meilleur pour élever des grandes oreilles ?
Les ânes ont toute leur place dans la danse et sont inscrits dans ce paysage depuis 30 ans par l’initiative de Joseph. Là encore de nombreuses anecdotes parcourent ce chemin : « Un jour, il n’y a pas si longtemps, le berger a eu besoin d’un de mes ânes pour sortir un veau nouveau-né et le porter jusqu’à un coin plus sûr. Sur le chemin, mon petit âne qui portait ce nouveau-né s’arrêtait pour laisser la mère lécher son petit, puis il repartait tout aussi tranquillement !! » Les gens présents n’en revenaient pas.

Qui dit berger, dit … chien !

undefined

Nombre de propriétaire d’ânes peuvent déplorer de mauvaises expériences avec les chiens. Ici, en montagne, le chien a tout son rôle, et l’âne ne lui est pas agressif, contrairement aux différents chiens qu’ils peuvent croiser. L’âne a peut-être fait le lien entre cette chose remuante, bruyante et poilue, et le « patron » qui apporte le sel et quelques caresses.
Les chiens permettent de retrouver des ânes qui s’entêtent sur un chemin et de les ramener bon gré mal gré. Cela reste un spectacle lorsque nous n’avons pas le groupe en visu, et qu’ils arrivent au trot, au loin, avec les chiens qui les guident.

Pérenniser le travail de cet éleveur

undefined

Aujourd’hui Joseph, du fait de son âge, ne peut plus gérer un tel troupeau et trouve quelques solutions pour transmettre ces animaux. Malgré tout il reste complexe de maintenir un tel nombre d’ânes à la montagne, aussi l’on assiste peut-être aux dernières années de cet élevage. Quelques idées associatives pourraient permettre d’inscrire cette pratique dans le patrimoine et inciter cette méthode d’élevage. Joseph a su s’entourer de nouveaux passionnés qui arriveront, espérons-le, à maintenir ce qu’il a transmis à son tour.
Il est impossible maintenant de séparer cet homme, des ânes et de la montagne. Il a su faire et refaire des liens entre l’histoire et l’actualité, et transmettre ce qu’il avait lui-même appris d’autrefois. Ces ânes appartiennent à la montagne et ce personnage également, ils cohabitent sans savoir vraiment qui est propriétaire de qui… ■

Mots clés éleveur âne estive Pocino âne Pyrénées Pyrénées