L'âne et ses peurs

Les Cahiers de l'Âne • 01/08/2016


L'âne et ses peurs

Avec l’âne, causer, causer encore sans avoir de retour ne sert à rien. Il faut se rendre à l’évidence. Si vous ne vous souciez pas de ce que l’âne comprend, de ce qu’il ressent, vous perdez votre salive… et sans doute votre calme.

TEXTE : ARMELLE MÉNAGER -COTTRANT - PHOTO : VALÉRIE THÉVENOT

Mon premier projet - et sans doute le pivot de mon orientation professionnelle - a été d’ouvrir un gîte pour enfants avec pour socle une ferme multi-élevages et un animal fétiche, l’âne.

Ce choix de vie me venait d’un regard sur la société, un regard où je m’étonnais il y a déjà 20 ans (!), d’une société dotée de tant de moyens de communication, où chacun pouvait s’exprimer, mais où la qualité d’écoute ne semblait pas à la hauteur des moyens.

Échange avec un âne

Avec l’âne, causer, causer encore sans avoir de retour ne sert à rien. Il faut se rendre à l’évidence. Si vous ne vous souciez pas de ce que l’âne comprend, de ce qu’il ressent, vous perdez votre salive… et sans doute votre calme. Car dans une situation d’incompréhension ou de questionnement, l’âne se plante sans bouger, là où vous l’avez laissé dans votre verbiage.

Donc mon souhait était de rendre aux enfants, et de cultiver en eux, l’importance de l’écoute qu’ils ont souvent plus aiguisée que celle de leurs aînés… nous avons tellement de choses plus importantes les unes que les autres à penser ! Et force est de constater que souvent, les enfants comprennent mieux les craintes de l’âne que l’adulte que je représente. Spontanément ils écoutent leur instinct.

L’âne un instincto-thérapeute ?

Il est proposé des séjours de survie où par le jeûne, la rupture avec le monde, ou les habitudes alimentaires, on recherche à réveiller l’instinct originel. La théorie étant qu’alors le corps dicterait ce dont il a besoin. Et si travailler avec l’âne était justement réveiller cet instinct ?

Humour noir

Avec notre âne nous imaginons en bons théoriciens qu’il craindra le passage de voitures, le bruit soudain de klaxons… et finalement rien de tout cela ne semble l’émouvoir.
Mais à l’inverse, il peut s’arrêter là, au beau milieu de la promenade sans que nous en comprenions la raison. Et plus rien ne le fera bouger ! J’ai rencontré ce type de situation sur une route que nous empruntions souvent. C’était à n’y rien comprendre ! C’est à ce moment-là que la petite Juliette, tout juste âgée de 6 ans s’est écriée : « mais moi aussi, j’ai peur de cette muraille noire » ! Une muraille noire ?… en place et lieu se trouvait une pile de foin enrubannée dans des bâches noires. Il nous a alors suffit d’amener l’âne renifler cette muraille, qui au final se révéla plus appétissante qu’hostile, pour que notre convoi puisse continuer sa route. À mes yeux, ce fourrage en attente d’être enlevé avait une existence agricole, j’avais totalement occulté l’aspect de mur, de noir, et d’immense zone d’ombre.

Lire notre environnement autrement…

Il nous faut donc laisser de côté nos connaissances sacrées en certitudes !

Le passage piétons alternant bandes blanches et bitume noir est entré dans votre quotidien, mais pour votre âne que cache ce sol jamais pareil ? Sans y avoir été vous-même éduqué, ne vous demanderiez-vous pas ce que cela signifie ? L’âne a depuis des siècles été le guide de son maître sur des chemins dangereux, le préservant ainsi des dangers, et vous voudriez que cet instinct nourri au fil du temps ne s’exprime pas devant ce passage strié et bicolore ?
Et nous ne parlerons même pas des ponts et passerelles - le vide sous le sabot, c’est typiquement le danger du chemin de montagne - des plaques d’égouts qui ajoutent au vide, de l’odeur, des grilles…

… et réveiller notre propre instinct

Ma position peut vous paraître étrange puisqu’avec mon mari nous œuvrons pour que les ânes travaillent. Nous sommes censés leur apprendre à travailler alors que mon propos est de les écouter. Mais ce n’est en rien contradictoire. Les gens qui travaillent AVEC des animaux vous diront qu’ils tirent parti de leur instinct. Ils ne vont pas contre, ils les observent, les canalisent dans leurs aptitudes pour en tirer profit.

Et je terminerai ce petit propos par une anecdote enfantine, encore !
Un jour que je me trouvais à expliquer à une classe primaire la perception si différente de l’environnement entre l’âne et nous, j’illustrais ainsi mon propos :
« Vous voyez ce tuyau au sol que l’âne prend pour un danger - un serpent peut-être ?
- il faut lui montrer que ce n’est pas dangereux, que ce n’est qu’un tuyau… »
Alors une petite voix se fit entendre parmi les bambins.
« Oui d’accord mais quand il a compris, comment tu fais pour lui expliquer que ce « tuyau » aujourd’hui est bien un serpent ? »

Je vous laisse méditer ! ■

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