L'âne au service des seniors

Les Cahiers de l'Âne • 01/10/2016


L'âne au service des seniors

Faux la Montagne dans la Creuse. Lors d'une assemblée d’habitants, une personne âgée prend la parole. Elle explique sa difficulté pour aller déposer ses déchets dans les conteneurs de tri. Pour Catherine Varoqui c’est le déclic...

PROPOS RECUEILLIS AUPRÈS DE : CATHERINE VAROQUI - PHOTOS : FRANCK GALBRUN & JACQUES MALNOU

Nous sommes sur le Plateau de Millevaches à 700 m d’altitude dans un bourg de 400 habitants (soit 7 habitants au km²). Dans la logique actuelle, un village comme Faux la Montagne - archétype de l’hyper-ruralité selon les divers ministères - devrait s’éteindre tout doucement.

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Mais force est de constater que c’est bien tout le contraire qui arrive ! Depuis plusieurs décennies, les municipalités successives s’évertuent à accueillir de belle manière toute initiative, tout projet, tout nouvel habitant. Résultat, aujourd’hui le village de Faux la Montagne est devenu une véritable fourmilière. D’autres villages aux alentours suivent d’ailleurs cette même dynamique. Éco-quartier, maison médicale, café associatif, associations en pagaille, petites entreprises, commerces de proximité, lieu culturel, festival, télévision locale, crèche… Et forcément, nous en oublions !

Mais qu’il s’agisse d’actions mises en œuvre par la municipalité, d’initiatives lancées par des habitants, ou les deux en même temps, c’est surtout la volonté de vouloir vivre ici, ensemble, de faire ensemble, et un esprit de solidarité qui sont au cœur de cette dynamique incroyable. D’ailleurs le dernier recensement est assez révélateur : Faux la Montagne a gagné 15% d’habitants en plus !

Une petite agriculture pays’âne

Et c’est ainsi que nous avons fait la connaissance de Catherine Varoqui. « J’habite et je travaille à Faux depuis 30 ans. Après plusieurs expériences professionnelles dans le développement local, dans l’audiovisuel (Télé Millevaches, la télé locale), dans le travail du bois (Ambiance Bois, scierie coopérative autogérée), à 50 ans passés, j’ai eu envie de renouer avec un vieux rêve, celui de m’installer en agriculture, comme on dit ici. » Mais pas n’importe laquelle. Plutôt une petite agriculture paysanne, avec une dimension vivrière. « Cela tombait bien, j’avais déjà 2 ânes, peu de moyens pour investir, de petites surfaces cultivables, mais pas de diplôme agricole - la fameuse « compétence » agricole - donc pas de droits aux aides… »

Catherine Varoqui démarre ainsi son activité agricole en traction asine. Elle fait principalement des légumes et légumineuses qui peuvent être stockés l’hiver et des haricots secs qu’elle transforme en conserves. Elle vend sa production sur les marchés ou en épicerie associative.

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« Au début, le travail avec les ânes était assez rock’n roll. Je n’avais aucune expérience dans ce domaine. Mon ânesse Bali a été mon brouillon patient et compréhensif… avec des limites quand même ! J’ai aussi eu la chance de suivre quelques formations aux Ânes du Gîte, en Corrèze. Cela m’a donné un sacré coup de pouce ! » Aujourd’hui, Catherine a 3 ânes hongres et 2 ânesses. Bali, qui a 10 ans maintenant, maîtrise bien le travail en maraîchage, tout en pouvant participer à d’autres travaux. « Elle attend un ânon pour le printemps, aussi je la sollicite peu en ce moment. »

Il y a aussi Gingko, 5 ans, le fils de Bali, un géant, costaud, bon travailleur mais très peureux. Du coup, il n’est pas encore utilisé régulièrement. À ses côté, Bomec, 5 ans lui aussi, un âne rapide qui adore tirer, « il faut sans arrêt le retenir », et c’est lui qui assure la saison de maraîchage cette année, « avec pas mal de brio » nous confie notre agricultrice. Et puis il y a aussi Hansi, 4 ans, un âne un peu fluet avec quelques problèmes de santé, mais très réceptif et fiable. « Curieusement, c’est lui qui équilibre le troupeau. Il sait faire pas mal de choses, mais à la mesure de son gabarit. » Et enfin la dernière arrivée, Drakkarine, 3 ans, une petite ânesse normande qui comme Bomec vient de l’élevage des Ânes du Gîte.

Tous ensemble

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Régulièrement la municipalité organise des assemblées d’habitants autour de divers sujets concernant la vie de la commune. En 2015, plusieurs réunions se penchent sur la réorganisation de la collecte des déchets ménagers au sein de la Communauté de Communes à laquelle appartient Faux la Montagne. Sujet un peu austère, mais qui n’a aucunement découragé les personnes présentes. Une personne âgée prend la parole. Elle explique sa difficulté pour aller déposer ses déchets dans les conteneurs de tri. Les brûler dans son jardin comme cela se faisait autrefois dans nos campagnes devient pour elle la seule solution.

Ici, il existe 3 filières déchets pour le tri : les ménagers non recyclables collectés dans des conteneurs ordinaires, les recyclables que les habitants mettent dans des sacs jaunes et qui partent en conteneurs spécifiques, et le verre également collecté en conteneurs spécifiques. Pour chaque cas, ce sont les habitants qui doivent se déplacer jusqu’à ces conteneurs régulièrement disposés en îlots dans le bourg. Ensuite, la Communauté de Communes opère avec un camion benne pour les vider. Vous l’aurez compris, il n’y a donc pas de ramassages en porte à porte. Ce qui fait que pour les personnes qui ont des difficultés à se déplacer ou à porter de lourdes charges, il n’y a pas vraiment de solutions adéquates.

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Chacun se débrouille comme il peut en faisant appel aux voisins, amis, d’autres utilisent l’aide à domicile, ou encore stockent les déchets et attendent qu’un membre de la famille vienne les aider. Pour Catherine Varoqui c’est le déclic, et pour la première fois, elle se lance et propose de faire quelque chose en traction asine. « J’ai ensuite affiné mon projet et j’ai proposé à la municipalité une collecte de déchets ménagers avec un âne tirant une remorque, en porte à porte auprès des personnes ayant des difficultés à se déplacer. » Malgré la diversité d’activités sur la commune, la traction animale est quelque chose d’entièrement nouveau pour les élus et les habitants. La municipalité devant cette nouvelle initiative bienveillante donne son accord pour tenter l’expérience.

La tournée du bonheur

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Et c’est ainsi que depuis décembre 2015, ce sont d’abord Hansi, parfois Bali, et maintenant Drakkarine qui a remplacé Hansi suite à des problèmes de santé, qui toutes les deux semaines le mercredi matin sillonnent les rues du bourg, attelés d’une petite remorque. Le service que rend « le petit âne », comme beaucoup l’appellent ici, est donc devenu précieux. Toutes les deux semaines - et pour l’instant sans exception - par tous les temps et toute l’année, Catherine et son âne passent faire leur collecte. Tous les déchets sont ainsi collectés, recyclables ou non, puis acheminés aux conteneurs, à l’exception de ce qui doit aller en déchetterie.

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Pour Catherine Varoqui, « le porte-à-porte permet de rencontrer les personnes, de vérifier si elles vont bien, de prendre des nouvelles de leur santé, de discuter des nouvelles du village… C’est aussi l’occasion de faire passer des informations ou de donner des conseils sur le tri des déchets. Parfois de rendre un petit service en plus, comme rentrer quelques bûches de bois pour la cuisinière ou ramener le courrier de la boîte aux lettres ».

Une petite caresse à l’âne, et les souvenirs remontent, le temps où il n’y a pas si longtemps les animaux étaient encore présents dans le village, où les vaches de Milou venaient boire à la fontaine de la place, où la plupart des familles travaillaient avec des vaches ou des bœufs liés au joug. « C’est très convivial, souvent même chaleureux, et l’âne est là pour catalyser la rencontre et l’échange et ça fonctionne drôlement bien ! » se réjouit Catherine.

La tournée de la solidarité

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Actuellement 12 à 15 foyers sont collectés. Ils concernent uniquement des personnes âgées. Mais ce service gratuit, entièrement pris en charge par la commune, est ouvert à toute personne qui pourrait en avoir besoin, même temporairement, même pour une seule fois. Il suffit d’en faire la demande à la mairie. C’est une action de solidarité de la part de la collectivité et c’est de l’attention portée aux personnes les plus vulnérables. Autre avantage non négligeable, c’est très peu coûteux. Beaucoup moins qu’un service institutionnalisé et motorisé. C’est aussi extrêmement souple. La tournée peut être modifiée la veille pour le lendemain en fonction des besoins. « Avec Virginie, la conseillère municipale qui gère ce service, nous avons mis moins de deux mois pour mettre en place cette collecte de déchets nouvelle formule. »

Et puis du côté de notre ânière, cela lui permet de diversifier son activité agricole et d’apporter un petit complément de revenus. Le matériel utilisé est celui dont elle disposait déjà pour ses autres travaux : une remorque légère auto-construite qui s’avère très bien adaptée. « Cela me permet aussi de me tester et de tester mes ânes dans une activité nouvelle qui consiste à être au contact du public, ce qui est bien sûr très différent d’une activité de maraîchage ».

En fait, dans cette histoire, tout est petit et modeste : petite commune d’un côté, petite activité agricole de l’autre, petits moyens financiers communaux d’un côté, petit âne, petit matériel et souplesse de fonctionnement de l’autre. Et comme liant, la volonté que tout le monde puisse vivre ensemble et se sente bien ensemble sur la commune. « Et ma foi, j’ai bien l’impression que ça fonctionne ! » ■

Gagnant - gagnant

Si l'équipe municipale a répondu positivement à la proposition de Catherine, c'est que plusieurs d'entre nous au conseil faisaient le constat du vieillissement de notre population. Des anciens de plus en plus âgés, des tâches que ces personnes faisaient jusqu'alors comme balayer ou déneiger leur trottoir, le désherber, aller aux poubelles... et qui deviennent peu à peu physiquement impossibles à faire.

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Proposer ce service de ramassage des poubelles et en particulier du tri aux personnes âgées de la commune, c'est d'une part créer les conditions qui permettent à nos anciens de rester chez eux le plus longtemps possible, et d'autre part c'est aussi leur permettre de continuer à être acteur et citoyen. De la même façon, depuis de nombreuses années, la commune et la communauté de communes ont cherché à maintenir une offre de soins de proximité en construisant une maison médicale, en achetant des bâtiments pour y installer des commerces, en aménageant une bibliothèque, une agence postale, en rachetant une auberge...

Cela permet de ne pas toujours dépendre d'un voisin, de sa famille, bref de rester plus autonome. C'est aussi un rendez-vous deux fois par mois, on se donne des nouvelles, on échange, on parle du temps, on crée du lien, de la convivialité. Le petit coup de pouce, c'est la collecte avec le petit âne et sa carriole qui facilite les choses en portant les poubelles jusqu'aux conteneurs. Pour le conseil municipal c'est un choix d'action sociale.

Enfin c'est la possibilité pour la collectivité de conforter « modestement » une activité économique installée sur son territoire, et pour Catherine de diversifier son activité agricole.

CATHERINE MOULIN, Maire de Faux la Montagne

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