Mule qui es-tu ?

Les Cahiers de l'Âne • 01/12/2014


Est-elle mi-âne mi-cheval ? Ou bien l’un ou l’autre ? Ni l’un ni l’autre alors ? Le comportement de la mule suscite moult interrogations. Plusieurs muletiers aux expériences diverses apportent leur éclairage à la question.

TEXTE : DR VÉTÉRINAIRE JENNY HARY - PHOTOS : VALÉRIE THÉVENOT

Comment comprendre la personnalité complexe et comment appréhender raisonnablement le mental de ce sublime hybride créé par l’homme ? Qui est-il pour mettre à mal toute tentative de généralisation et de catégorisation ?

Chaque espèce est unique et fonctionne avec ses propres codes et attitudes. Le cheval et l’âne sont très différents et même parfois opposés. Le cheval équipé physiquement pour la course fuit un danger lorsque l’âne fait face et combat si besoin.

Dans l’étude du comportement animal nous cherchons classiquement à distinguer l’inné de l’acquis. Avec l’hybride cette distinction pourrait prendre sens. L’héritage du baudet serait le calme, l’attachement, la fidélité. La jument lui inculquerait sa fougue et son sens de la hiérarchie.
En théorie cela fonctionne, mais en pratique ce n’est pas du tout vrai. Issu du croisement entre un baudet et une jument, et élevé par elle, le mulet grandit avec les chevaux, mais il est bel et bien doté génétiquement des instincts des deux équidés.
À la question « Trouvez-vous que vos mules se comportent plutôt comme un cheval ou plutôt comme un âne, ou les deux ? », les professionnels éleveurs et muletiers répondent spontanément soit l’un soit l’autre. Chaque mule et mulet a une grande dominante de caractère et de comportement calqué plutôt soit sur le cheval soit sur l’âne. Comment cela est-il possible ? Est-ce là une nouvelle preuve de l’ambivalence de notre animal ? Est-ce qu’une mule « cheval » a des réminiscences d’âne parfois ou est- elle vraiment cheval ?

C’est à devenir… chèvre ! ?
Cherchons à comprendre encore…

Les grands traits de caractère de la mule : entre préjugés et ignorance.

Son entêtement légendaire est surtout une conclusion hâtive d’humains peu compréhensifs. Lorsqu’elle s’arrête et se fige, la mule observe, analyse et réfléchit puis elle agit dans un sens ou dans l’autre. Elle a un sens de la préservation maximum et ne prend pas de risque inconsidéré. 
On entend parfois dire d’elle qu’elle serait bipolaire, que nenni ! D’ailleurs elle n’hennit ni ne brait ; son cri est un joyeux mélange des deux appelé brainissement. La bipolarité c’est une notion tendance certes, mais pas fondée. Très peu pour elle, elle n’est pas parfois âne parfois cheval, ni plus imprévisible qu’un autre animal. Chaque mule est stable et constante dans son caractère.
En revanche sa sensibilité, son intelligence et sa vivacité d’esprit peuvent entraîner d’apparentes sautes d’humeur qui pourraient laisser croire à une instabilité de tempérament.

En interaction permanente avec son environnement et les sens toujours en alerte, la mule peut paraître soupe au lait (surtout les femelles…) et réagir de diverses façons, parfois vive et parfois calme.
Ceci est fonction de degré de danger qu’elle-même attribue après réflexion à l’élément perturbateur.

« CECI IMPLIQUE L'INTERDICTION FORMELLE DE LA TRAHIR,
ELLE S'EN SOUVIENDRAIT À VIE »

Elle est très intelligente, peut-être trop pour qu’on la comprenne. Le Donkey Sanctuary a étudié ses capacités cognitives et observe une supériorité de la mule sur chevaux et ânes dans la qualité et la rapidité de résolution de problèmes.
La mule est déterminée, elle sait ce qu’elle veut et tentera tout pour parvenir à ses fins. Le travail d’éducation s’en trouve compliqué car il consiste à ne jamais céder aux caprices et comédies dont elle est capable.

undefined

La mule a une mémoire d’éléphant, elle tient assurément cela de son père. Chaque apprentissage (bon ou mauvais !) est intégré pour toujours. Ceci implique l’interdiction formelle de la trahir, elle s’en souviendrait à vie.
Sa sensibilité est extrême. Elle s’attache à ses congénères et à son entourage humain en choisissant elle-même ses liens. C’est elle qui vous choisit et vous accepte, on ne peut pas forcer le contact d’une mule.
On dit d’elle qu’elle tape et mord, ceci peut arriver en effet mais est précédé hors trouble du comportement de signes annonciateurs exprimés. Les mules ont du sang et sont très souples. Elles peuvent envoyer leurs pieds dans toutes les directions, faire des gymnastiques avec les antérieurs comme avec les postérieurs, et elles visent très bien. Mais ces gestes ne sont pas le fait du hasard, la mule a ses raisons et ses coups sont un moyen de défense.

Bases pour le travail

La mule choisit son humain référent, elle peut mettre du temps avant de faire confiance à une personne, mais une fois qu’elle a donné sa confiance elle donne tout.

undefined

Cet animal est extrêmement volontaire et endurant. Son sens de la prudence avait fait d’elle un animal de choix pour le transport de matériaux précieux et de matériel militaire. Il semble que cet animal pèse le rapport bénéfice/risque de chaque situation. On peut tout de même la motiver et l’encourager si elle a confiance en son binôme avec l’humain.

L’éducation des muletons doit être laissée aux professionnels, on ne s’improvise pas muletier. Ces personnes ont une connaissance solide des chevaux et des ânes, et ont appris des centaines de trucs pour pouvoir s’adapter à chaque individu. Car oui, c’est la personne qui s’adapte à la mule. Chaque mule et chaque mulet est unique et a son propre fonctionnement. L’éducation est rythmée par des exercices de difficulté croissante toujours récompensés. La mule apprend vite, elle peut s’ennuyer et se disperser si elle n’évolue plus, la stagnation n’est pas dans son tempérament.
Une fois éduqués, certains hybrides se révèlent être infiniment doux et placides, faciles avec quiconque souhaite les côtoyer. Ces perles peuvent devenir des mules de famille, mais restent des exceptions.

Pour le meilleur et pour le pire

Dans notre numéro 56, nous vous présentions Jules, le mulet de club qui se comporte en cheval parfait, calme et attentif. Il semble n’avoir pris que le meilleur. Tout le monde se sent en confiance avec lui, il se soucie manifestement du bien-être de ses cavaliers.
Si l’on doit toujours se réinventer au contact des mules, il est nécessaire d’anticiper les actions possibles. Rattraper des mauvaises habitudes est très difficile.

« PAS LE DROIT À L'ERREUR AVEC LA MULE,
BÊTISE UN JOUR, BÊTISE TOUJOURS »

La mule et le chien

Pour la mule, le chien appartient au monde des prédateurs, et les accidents avec des chiens dans les prés sont malheureusement fréquents et dramatiques. Traditionnellement, les mules protégeaient d’ailleurs les troupeaux.
La sociabilisation interspécifique (petits ruminants, gros animaux, autres équidés, chiens) est importante mais l’instinct très fort vis-à-vis des prédateurs peut reprendre le dessus en situation de semi-liberté.

Dans certaines situations très délicates d’accident, la mule reste calme et n’empire pas ses blessures comme pourrait le faire un cheval qui s’affole une fois pris dans des clôtures par exemple. Elle tient cela de son père assurément.
Autre cas, face à la douleur ou à la maladie la mule est d’un stoïcisme majeur. Une baisse d’appétit ou un abattement modéré peuvent suggérer un problème de santé déjà important.

Quelques grandes tendances ?

On ne peut s’empêcher, bien qu’ayant compris l’infinité de caractères des hybrides, de chercher quelques vérités. Ces quelques points de repère dans le brouillard des croisements sont à prendre avec recul et précaution.

« AUCUN DOGME N'EXISTE AU PAYS DES HYBRIDES »

Les mulets mâles sont systématiquement castrés dès que possible sauf certaines exceptions géographiques. S’ils sont laissés entiers (ce qui n’a aucun intérêt car ils sont théoriquement stériles), ils sont dangereux et ingérables. Alors les mâles sont tous hongres et finalement moins fougueux et plus stables dans leurs humeurs que les femelles, parfois délicates.

undefined

La règle avec les mules, c'est qu'il n'y a pas de règle !

La ressemblance physique avec l’âne ou avec le cheval pourrait être reliée à la dominante dans le caractère. La forme de la croupe serait un indice : ronde elle irait avec un tempérament très cheval, et anguleuse (croupe dite « de mulet ») elle s’associerait à un tempérament très âne.
On dit des mules issues de baudets Poitou, race asine réputée pour son grand flegme, qu’elles seraient plus calmes que celles issues de baudets avec « plus de sang ». De la même façon les mules de mères lourdes sont en général plus douces que celles de mères de sang. Les juments de selle donnent plus souvent des mules très « cheval ». Cependant, le même père et la même mère peuvent donner d’un bébé à l’autre des muletons complètement différents, âne ou cheval au petit bonheur la chance.
Selon le tempérament de sa mère, le muleton grandit avec ou sans crainte et appréhension, et développe un caractère plus ou moins doux ou difficile. Une jument calme confiante et proche de l’homme a plus de chances d’élever un muleton équilibré et calme de nature. Élémentaire, mon cher Watson !… mais… pas toujours vrai !

En général un mulet recherche la compagnie des chevaux, alors qu’un bardot est généralement plus proche des ânes, ayant été élevé par sa mère ânesse. Il apparaîtrait également que dans un groupe mixte avec chevaux, mulets et ânes, une hiérarchie dominée par les oreilles courtes s’installe rapidement. Les mules comme certains chevaux ont parfois très peur des ânes, elles ne les reconnaissent pas et les odeurs semblent jouer un rôle important dans ces rencontres du troisième type.

La mule est mule dans son corps et dans son esprit. Tous les gens de mules s’accordent pour conclure à une personnalité unique, avec de très fortes individualités et une grande variabilité des tempéraments et des comportements. Aucune généralité ne peut être établie, la règle avec les mules c’est qu’il n’y a pas de règle. Chacune a son caractère, doux ou vif, avec ses humeurs. C’est sûrement ce qui fait son charme et son attraction subliminale. Chaque réaction est pourtant justifiée pour elle, seulement la cause nous échappe parfois à nous, pauvres humains bipolaires ! ■

La mule du Pape

Qui ne connaît l’histoire de la mule du Pape narrée par Alphonse Daudet dans « Les lettres de mon Moulin ». Mythe ou réalité pour cette mule qui garda 7 ans son coup de sabot à destination du jeune Védène ? Pourtant, nos muletiers confirment bien qu’alliée à son sens extrême de la justice, la mémoire infaillible de la mule peut aboutir à des vengeances différées envers quiconque lui aura fait du mal.

Cet article n'aurait pas vu le jour sans la disponibilité chaleureuse et professionnelle des personnes suivantes que nous remercions vivement pour avoir partagé leur ressenti et leur expérience : Olivier COURTHIADE, Patrick CORNEC, Caroline CHARPENTIER, Virginie CHEYSSER, Marion MORO, Léon LEGLISE, Bruno MARTIN et Emmanuelle BORNET.

Mots clés comportement éducation hybride éducation mule comportement mule mule